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Faut-il contester le Jardin Alpin ?

Cet article est paru dans le bulletin SAJA de 1969. Tome V - N°  69. 18e Année

Professeur GIRAUD

La vertu ou le vice attachés à l'épithète bizarre de "Sajiste" (1) nous incitent à nous poser des questions sur notre passion comme le peintre s'en pose sur la peinture, le musicien sur la musique, et l'amoureux sur l'amour.

Quelle est la cause de cette naîveté raffinée qui illumine les yeux des spectateurs le mercredi soir dans l'atmosphère "connaisseur" et nostalgique d'Arsenic et Vielles Dentelles ? Bifrondale comme Janus, cette nostalgie regardant devant elle et derrière elle, refusant le présent au profit du passé ou de l'avenir, est le point commun mais équivoque qui nous unit et nous fait dire le mot de passe : Jardin Alpin : Mais que signifie cette expression ?

Pour les uns, c'est un laboratoir élégant, pour les autres une collection vivante que l'on visite comme on visite les singes et les ours voisins. Dans la plupart des cas, c'est un cabinet d'amateur où l'on marche mal, où l'on étouffe et où l'émotion du créateur est détruite par la petite étiquette académique grâce à laquelle la plante ressemble à une ligne de dictionnaire. Moi, je vais dans un jardin alpin pour me croire en montagne.

Il est aussi vain de prétendre reproduire chez nous l'équivalent d'un Jardin Alpin, tel que celui du Museum ou d'un parc, tel celui de la Vanoise, que pour un ami des bêtes de recréer le zoo de Francfort. Pourquoi les propriétaires de jardins alpins veulent-ils posséder toutes les montagnes du monde sur quelques mètres carrés ? A une époque où les musées vident leurs murs pour ne garder qu'untableau par panneau, ne serait-il pas opportun de nous débarrasser d'une multitude d'éléments inutiles ?

Une fleur isolée est belle et une foule de plantes ne m'a jamais paru intéressante que sur les tapisseries de la Dame à la Licorne. Si l'on distingue jardins alpins et jardins de rocaille, il doit y avoir une raison. Pourquoi planter une Saxifrage cotylédon dans le creux d'une petite barricade où elle n'à même pas l'illusion de manifester sa révolte contre la dureté des éléments, alors que la nature préfère lui réserver la ride imperceptible d'une muraille nue ?

Si nous nous définissons comme des amateurs  de jardins alpins, c'est que nous nous voulons artistes et non professionnels d'une technique et que nous cherchons un paradis qui doit  ressembler à un paysage de montagne. Il ne vaudrait pas la peine d'avoir su acclimater la fleur bleue de Novalis pour la gratifier d'une étiquette en métal dans le voisinage immédiat de ses compagnes de captivité "vulgaris" ou "foetida" dont la science a le secret ; il peut paraître aussi criminel d'acclimater une merveille alpine sans évoquer un paysage de montagne.

Gide a découvert un jour que l'art était un choix. Si nous choisissons comme Louis XIV "le plaisir superbe de forcer la nature", évitons les anachronismes et soyons évocateurs. Les Japonais semblent le savoir. Le mystère sied au pavot bleu comme le deuil sied à Electre. Et si Meconopsis betonicifolia, malgré son nom latin, évoque le Népal, népalisons ! Sinon, acceptons la collection de pots de fleurs alignés sur des planches ou des marches. Mais si nous sommes sensibles au décor, allons jusqu'au bout en commençant par "népaliser" les plantes de chez nous.

J'ai toujours été très déçu par la présentation lamentable des lis Martagon ou flavum, stupides comme les cathédrales amputées de toutes les vielles maisons avec lesquelles elles avaient poussé. Ces lis ne sont jamais seuls. Ils ont tout un compagnonnage poétique que la flores botaniques appellent association ou phytocénose. S'il est difficile d'établir un équilibre entre le paysage d'évocation et le jardin scientifique, la réalisation ex-nihilo d'une association alpine peut être un sujet de recherches passionnantes. Les créations d'Albert Kahn à Boulogne ne devraient pas seulement faire naître quelques sourires compatissants. Quel jardinier a réussi jusqu'à ce jour à recréer ce petit coin de sous-bois d'épicéas plein de mélampyres, d'orchis, de myrtilles et parsemé de quelques gros champignons rouges qu'aurait pu dessiner Walt Disney, ou ce petit ruisseau serpentant dans un creux où ne semble pousser qu'une herbe rase, tels que je les ai vus dans les Alpes pendant les vacances ? Qui a entrepris de condamner cent mètres d'un terrain en pente à n'être qu'un pierrier où le saule nain joue les mauvaises herbes ? Avant d'être un grand artiste, il n'est pas mauvais de copier les maîtres et, faisant acte d'humilité, de photographier la charmante salle à manger naturelle qui servi de cadre à une saucissonnade alpine, à seule fin de reconstruire les mêmes rochers et de replanter les mêmes plantes aux mêmes eplacements ?

Le répertoire du jardin alpin s'enrichirait alors d'un rôle qui, à mon avis, lui fait défaut jusqu'à présent. Il préparerait à la connaissance de la montagne et de sa flore et le baladeur béat des chemins pastoraux apprendrait d'avance à respecter toutes les plantes à égalité et, partant d'une association type, aprécierait d'autant mieux ce qui l'en différencie. Les petits brouillards survenants, les oiseaux furtifs et les odeurs d'étables éloignées ne se trouverons jamais que sur place, comme les chiens aux pattes bourbeuses trop affectueuses pour les pantalons clairs. En somme, avant d'apprendre l'argot que parlent les plantes alpines et de goûter leurs différents patois, le néophyte appredrais les éléments d'une langue classique moins artificielle et moins désarticulée que celle des jardins alpins actuels.

Contester le jardin actuel, c'est donc contester le catalogue de plantes au profit d'une nature pédagogiquement simplifiée et schématisée dans un climat artificiel. Réservons le jardin de plantes à une autre forme d'art. Personnellement je porterais bien la contestation des bonnes moeurs dans ce domaine jusqu'à créer un jardin des plantes malfaisantes où seraient à leur place le vert éclatant et ultra vitaminé de mes orties bien aimées, le gris bleuté des chardons, le fouillis des digitales, des herbes coupantes, des plantes carnivores et tue-mouches, les belladones, les cigües, les longues herbes des marais qui noient les baigneurs, les champignons aux bonnes joues vénéneuses, avec dans une salle de repos voisine du boudoir consacré aux cactus adorés des vielles dames souriantes, un assortiment de ces Diffenbachia dont les feuilles paralysent la langue pendant trois jours, car on peut tout faire avec un bon choix de plantes, quand on est humain.

 

(1) Nom donné aux membres de la Société des Amateurs de Jardins Alpins, d'après son abréviation S.A.J.A.

 

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La SAJA a été créée par des botanistes désireux de diffuser leurs connaissances dans l'art des jardins alpins et dans la culture des plantes de montagne, mais aussi de développer les contacts avec la nature et de participer à sa protection.

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